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Grand Témoin

Carlos Moreno

« La mobilité permet d’ENVISAGER l’espace urbain de manière globale »

Entretien Francis DEMOZ

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Scientifique, Professeur des Universités et expert international de la Smart City, Carlos Moreno a accepté de nous livrer sa vision de la mobilité dans une Smart City qu’il souhaite humaine solidaire et inclusive.

 

 

 

Vous êtes un spécialiste de la Smart City,  comment définissez-vous la mobilité intelligente ?

Les villes sont avant tout des lieux de vie, de partage, d’hybridation et de mixité. Le XXIème siècle se caractérise par l’explosion du phénomène urbain et en même temps par l’omniprésence planétaire de l’ubiquité, du monde numérique et technologique qui traverse nos vies. Ce double changement d’échelle se croise dans le concept de Smart City. Notre siècle de l’ubiquité vient révolutionner nos vies et nos transports grâce à la technologie, à la massification des objets communicants et à l’IoT (Internet des objets). Elle participe à la naissance de nouveaux usages qui ouvrent la voie à des modèles inédits de développement socio-économique. Les avancées de la technologie ouvrent de nouvelles voies pour la mobilité urbaine.

Mais au-delà des voitures et transports connectés, des systèmes d’information en temps réel, ce que l’on voit émerger, et qui me paraît intéressant avant tout, ce sont ces nouveaux modèles économiques (économie du partage, collaborative ou de la multitude) qui sont source, in fine, de nouvelles ruptures car ils font émerger d’autres démarches sociales. Nous sortons d’une période où on possédait un moyen de transport, pour accéder à une fonction sociale de la mobilité. Je pense que la problématique de la mobilité intelligente est avant tout un usage, qui concerne la façon dont nous nous relions à l’environnement le plus proche de nos lieux d’habitat, de travail et de loisirs, à la manière dont nous utilisons non seulement des infrastructures, mais avant tout un écosystème, celui de l’usage social de la mobilité.

Pour que la mobilité soit « intelligente », vous expliquez qu’elle doit faire appel à «une chaîne de la valeur», pouvez-vous nous expliquer ?

Oui, une chaîne de valeur dont le mot clé est l’interopérabilité, c’est-à-dire sortir des démarches verticales pour aller vers des démarches transversales et d’agrégation de services à l’échelle de la ville, grande ou petite. Ce qui nous intéresse n’est pas seulement l’exploit technologique qui permet de communiquer avec son Smartphone pour avoir une voiture en libre service ou acheter un ticket de métro ou tramway, mais de pouvoir l’utiliser pour accéder à d’autres services dématérialisés urbains de nature très différente. Ces notions de transversalité et d’interopérabilité deviennent aujourd’hui l’enjeu essentiel. L’usage collectif et citoyen de la mobilité n’est pas seulement la dépossession, mais avant tout le décloisonnement des services.

Quels sont les défis de la mobilité dans ce que vous appelez la Smart City humaine ?

Il serait techno-réducteur de ne pas prendre conscience que cette intelligence concerne avant tout comment faire face à l’impératif d’offrir une haute qualité de vie dans nos villes et comment affronter le défi des vulnérabilités socio-territoriales urbaines, qui sont elles-mêmes en train de changer d’échelle. La vulnérabilité traverse désormais toutes les dimensions de la ville. Cette tendance nous oblige à réfléchir à la manière dont l’intelligence urbaine peut contribuer à apporter à nos métropoles une identité socio-territoriale porteuse d’un lien social fort, une meilleure qualité de vie avec de nouveaux services et usages, ainsi qu’un niveau satisfaisant d’acceptabilité des citoyens. C’est ce que j’appelle la Smart City Humaine. L’urgence écologique de nos villes au XXIème siècle nous oblige à porter un regard systémique sur les différentes composantes de l’espace urbain. La ville, du fait des transports et des bâtiments, est très largement responsable de la production mondiale de CO2. C’est l’une des autres raisons pour laquelle il est indispensable d’aborder la question de la mobilité de façon systémique dans le cadre d’un projet urbain global et cohérent.

La mobilité apparaît comme l’un des axes de travail essentiels à prendre en compte pour construire nos métropoles de demain. Elle est au cœur des enjeux de la vie urbaine. La problématique de la mobilité ne peut pas être abordée sous l’angle de solutions sectorielles, strictement géographiques, territoriales ou technologiques. Elle doit, au contraire, être considérée comme l’un des fers de lance de la construction de tout projet urbain métropolitain. L’avenir d’une métropole est un projet urbain qui doit être porté par une vision à moyen terme, incluant la vie sociale, citoyenne, économique et culturelle de ses habitants. Or la mobilité est la clé qui permet de penser de manière concrète un continuum dans le changement d’échelle qu’impose la métropole. Elle permet d’envisager l’espace urbain de manière globale puisque l’objectif est d’irriguer des territoires étendus dotés de densités différentes.

Cette approche systémique est à privilégier pour trouver ces chaînes de valeur globales, des solutions qui désengorgent les transports en améliorant la qualité de vie. Le co-working, les télé-centres, le travail à distance, les décalages horaires dans les lieux de travail, mais encore au-delà, la ville polycentrique, la ville du « quart d’heure » pour repenser nos villes  et  privilégier une démarche de qualité pour mieux vivre en ville.

En quoi les solutions de mobilité proposées dans de nombreux pays d’Amérique du sud (je pense à Medellin) peuvent-elles être des modèles ? 

Selon moi, il n’y pas de modèles mais des pratiques inspirantes. D’où l’importance des espaces de réflexion et d’échange. Effectivement, on peut citer un exemple de  projet urbain réussi avec Medellin, en Colombie, qui a fait de son métro câble – bien connu des français sous l’appellation de téléphérique dans les stations de ski – bien plus qu’un simple moyen de transport. Il est devenu un véritable outil d’inclusion sociale, qui décloisonne les quartiers en les reliant. Chaque station du métro câble a par ailleurs été conçue comme un espace de vie, d’intégration culturelle et d’expression artistique pour construire une société plus harmonieuse et plus équitable. 

Qu’est-ce-que cela veut dire que « d’aller au-delà des villes intelligentes » ?  

Le futur, ce n’est pas la Smart City technologique, mais la ville ouverte vers ses citoyens, porteuse d’un lien social fort, solidaire, inclusive, responsable, à la hauteur des enjeux sociaux, économiques, culturels, quand le centre de gravité devient celui de la vie urbaine. Nous avons aussi besoin d’un citoyen engagé, d’un « smart citizen », futé et impliqué dans la vie de son quartier, de sa ville, fier de son appartenance et engagé dans sa transformation.

Dans un monde qui change, où 10% de la population mondiale vit dans 35 mégalopoles, la dimension socio-territoriale vient croiser d’autres problématiques fortes : celles du changement climatique, de l’épuisement des ressources naturelles, de la pollution d’une part, de la résilience, de la sécurité des territoires et de la continuité des services en cas de crise d’autre part.

Aller au-delà de la ville intelligente signifie repenser comment favoriser les liens sociaux, concevoir autrement les infrastructures, rendre humains les espaces urbains, redonner sa place à la nature, imaginer aussi une ville nourricière… Des villes polycentriques, avec des services essentiels à la portée d’un quart d’heure, offrant un maillage fort socio-culturel et économique. C’est aussi envisager la dé-mobilité, avec d’autres pistes de modes de vie qui intègrent le local. À l’heure où la technologie nous offre l’hyper connectivité, c’est dans l’hyper proximité, concept qui m’est cher, que nous trouverons peut-être le moyen de rééquilibrer nos vies urbaines.

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