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GRAND TEMOIN

Philippe Madec, Architecte et urbaniste

« La mobilité des humains est un droit fondamental. La conception des territoires doit la faciliter. »

 

Philippe Madec @Emmanuel GroussardArchitecte et urbaniste, Philippe Madec est un pionnier du développement durable. Il a notamment obtenu en 2012 le prestigieux Global Award for sustainable (le Nobel de l’architecture durable) et en 2016 le Grand Prix d’Aménagement repère d’Argent remis par le ministère de l’Ecologie. Philippe Madec a accepté de nous livrer sa vision du lien entre urbanisme et mobilité.

Entretien Francis DEMOZ

Comment l’architecte, urbaniste que vous êtes, pionnier du développement durable définirait-il « la mobilité intelligente » ? 

Du Modernisme, nous héritons une conception du territoire qui a installé, dans l’espace et les esprits, une vision mécaniste des établissements humains.
Elle était motivée par la puissance et la vitesse, une énergie bon marché et une économie glorieuse, une « ambitieuse » augmentation du taux de motorisation des ménages, une inconscience environnementale. Elle se manifesta dans un étalement urbain, la mise en place de zonages tant économiques que sociaux, un monde de séparation, de ségrégation et de voies qui a généré des problèmes sociaux et de pénibles déplacements contraints.
Nous n’en avons pas fait le deuil. La conception des territoires reste très dépendante du recours à l’énergie, même plus verte. Nous ne nous attaquons pas à la source des soucis. Plutôt que de repenser un autre modèle des établissements humains, nous faisons évoluer les solutions techniques qui pérennisent le modèle mécaniste par son évolution à la marge.
L’invention de territoires durables, dans l’interdépendance inextricable des aspects sociaux, environnementaux, culturels et économiques, permettra la mise en place d’une mobilité intelligente, fruit de choix et non pas de contraintes, pensée en vue d’une vie désirable pour tous, dans un équilibre de mondes urbains et ruraux nourris de proximité, de voisinage, de coexistence, de localité, de quotidienneté.

Vous travaillez sur la question du « lien », lien entre la nature et la culture, entre les hommes et leur environnement, comment qualifieriez-vous le « lien » qui existe entre mobilité et urbanisme ?

La mobilité des humains est un droit fondamental. La conception des territoires doit la faciliter. La mobilité n’est pas une, mais plurielle ; elle tisse une trame diverse entre citoyens, artefacts et territoires, des rhizomes faits de temps, distances, situations, lenteur et célérité, accueil et adaptation. Il n’y a pas d’un côté : la mobilité, et de l’autre : l’urbanisme et l’aménagement du territoire, car la mobilité n’est pas un objet en soi. C’est un caractère, celui des gens et des artefacts qui peuvent se déplacer, un aspect de l’urbain au même titre que l’immobilité pour les bâtiments. Dans l’émulsion de vie et de matières qui constitue les établissements humains, ce n’est pas un lien qui réunit la mobilité et les villes, mais une consubstantialité.

De quelle manière les enjeux de la mobilité sont-ils pris en compte dans la réflexion urbanistique ?

Cette prise en compte dépend des  époques. Pour les modernes, les espaces de la mobilité : les 7V* (V1 territoriale non urbaine, V2 entre territoriale et urbaine, V3 urbaine de grand trafic, V4 urbaine de quartier, V5 résidentielle, V6 desserte paysagère et architecturale, V7
cheminement piéton) relient les 4 pôles fonctionnels de la ville fonctionnelle : vie, travail, loisirs et infrastructures de transports. Pour les postmodernes, la conception typo-morphologique de la ville reprend les caractéristiques de la ville pré-moderne, aborde la forme urbaine par le dessin de la trame viaire (avenue, rue, place, etc.) qui dessine des îlots remplis de types d’édifices issus de l’analyse urbaine. De nos jours les choses changent, il n’y a plus de solutions génériques, mais des solutions spécifiques aux contextes. On n’emploie
plus les mêmes outils pour penser un projet dans le monde rural ou urbain. Et la mobilité n’est plus seulement celle des individus qui, elle-même, s’est élargie : piétons, vélos électriques ou non, bus, tramways, scooters, automobiles, skate, hoverboard, airwheel, etc.
C’est le cours de l’eau, la mobilité de la faune et de la flore, le transport de l’énergie, la course des vents et du soleil, les échanges thermiques, etc. Tout ce qui concerne le vivant est intégré à la pensée des territoires.

On assiste à de nouvelles formes de mobilités liées à la mutation numérique (mobilité connectée, collaborative, alternative, demain… autonome). Ces nouvelles formes de mobilité peuvent-elles avoir une influence sur la manière de penser l’urbanisme ?

La nouvelle génération peut se passer de voiture, pas d’Internet. Les formes liées à l’une de ses vertus, le partage, changent les mobilités et l’usage des lieux en commun : colocation, espace de co-working, co-cooking, fab-lab, auto-partage et en libre-service, co-voiturage, jardin partagé, agriculture urbaine de proximité, tout comme l’économie circulaire.
On assiste à des formes d’immobilités désirables : wifi généralisé dans les espaces urbains de centre, salle de réunion connectée en vidéo-conférence ou skype, web-café, tiers-lieu, etc. Tout ce qui va vers un ralentissement des villes, moins de déplacements contraints pour les individus, moins d’énergie et de pollutions dus aux déplacements pour les citoyens et la planète, est porteur d’une meilleure qualité de vie. En 2015, les études montrent que la mobilité à longue distance des français diminue, même si « la voiture reste le mode privilégié pour les déplacements à longue distance » [1].

Vous évoquez souvent le concept de « la ville de la pantoufle » dans laquelle il y aurait une sobriété des déplacements et où l’espace urbain se définirait en minutes plutôt qu’en kilomètres. Pouvez-vous nous expliquer ? 

La ville de la pantoufle sert à penser les établissements humains à partir du quotidien, dans le sens d’une vie de proximité, d’une réduction du temps gaspillé. Par le bio-îlot, instrument de la ville de la pantoufle [2], on comprend les bassins de vie existants, les interroge sur leurs capacités à satisfaire la vie de ses habitants, les complète, y ajoute les fonctions, les porosités et les continuités absentes, sans chercher une homogénéité. Le bio-îlot possède ses aspects complexes analogues à ceux de la ville, à une échelle et un temps près. Aujourd’hui il est indispensable de compléter le discours de la mobilité par un propos plus humaniste, de retrouver l’habiter et le temps de l’habiter, laisser remonter la diversité des situations habitées. Dans la possibilité d’une moindre, alter ou lente mobilité, nait l’éventualité
de quelques retrouvailles avec une autre face du monde, avec un aspect plus désirable, en fin de compte beaucoup plus libre, celui qui s’est affranchi d’une certaine aliénation matérielle.

Au-delà des centres villes, la problématique de la mobilité durable en milieu péri-urbain et/ou rural constitue un enjeu majeur. En tant qu’urbaniste vous travaillez à ces différentes échelles, comment voyez-vous les choses ?

La ville de la pantoufle et le bio-îlot résultent du croisement d’une conception de la ville fractale et d’un constat rural, que j’appelle la « leçon des bourgs » : une certaine vie autonome émerge à partir de 2 000 à 3 000 habitants. Cette conception croisée s’oppose à quelques idées de la ville passante. La porosité installée dans le centre de Plourin-lès-Morlaix (plus de trente passages ouverts pour les piétons et les cycles) et la trame serrée des chemins piétons et cycles dans les quartiers de Mondonin et Beausoleil à Pacé (connexion environ tous les 50 à 70 mètres, et plus de 20 kilomètres hors trottoirs) montrent la pertinence de mobilité durable dans le monde rural.

Quels sont selon vous les principaux enjeux pour les années qui viennent ?

Faire le deuil du Modernisme et inventer enfin notre époque face aux questions que l’avenir pose.

(*) les 7V* se sont les 7 Voies selon la Charte d’Athènes de Le Corbusier.
[1] – http://www.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/Datalab_-_
La_mobilite_a_longue_distance_des_Francais_en_2015.pdf
[2] – Madec Philippe, La Ville de la pantoufle et le bio-îlot, in EcologiK #09,
disponible en copyleft sur www.philippemadec.eu

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