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Apprendre la mobilité

Par Gérard Hernja*

Du droit à la mobilité au droit à l’accompagnement mobilité

La mobilité est un concept polymorphe, parfois fuyant, sans définition stabilisée ou partagée. Elle apparaît surtout comme un réceptacle de promesses pour l’avenir. Elle semble dans tous les cas valoir ce moment paradoxal d’assises de la mobilité pour renforcer l’injonction sociale de se mettre en marche afin de suivre un mouvement que l’on décrit comme inéluctable, dans le cadre d’une mobilité qu’il faudra éprouver et prouver en tous lieux, à tous les âges et dans toutes les circonstances.

La mobilité est, pour celui qui en est éloigné, en relation avec un processus de changement, d’évolution de ses pratiques mais aussi de ses représentations et de ses désirs. Si elle peut se conquérir, elle peut tout aussi bien s’enkyster et se perdre. Elle a néanmoins comme constante de se dérober très régulièrement aux plus fragiles, ceux qui le sont déjà ou pourraient le devenir. Mais même acquise, elle finit presqu’invariablement par se tarir, un peu comme une peau de chagrin, avec la nécessité pour chacun de reconfigurer à plusieurs reprises sa compétence mobilité, de rajouter une nouvelle couche, à l’instar d’une nouvelle programmation.

L’approche mobilité de terrain, au contact des usagers, emprunte son premier jet au vocabulaire médical, notamment à travers l’idée omniprésente de diagnostic, comme si le fait de n’être pas mobile était une maladie dont les symptômes observables seraient l’absence de signe de déplacement, comme si diagnostiquer les carences en mobilité était un acte forcément à portée d’un conseiller, promu docteur es-mobilité, au service d’un prescripteur et d’une prescription visant une forme de rémission à défaut de guérison. Ce diagnostic peut d’ailleurs se décliner à plusieurs reprises dans l’accompagnement de ce malade chronique de la mobilité, provisoirement revigoré, jusqu’au deuil progressif des solutions qui ne sont plus de son âge ou de sa compétence : le deuil du permis de conduire, le deuil des transports en commun, le deuil du « sortir de chez soi » ou du « sortir de soi ».

Entre ces moments, se pose aujourd’hui de manière prégnante la question de l’apprentissage. Une question qui, dans le champ de la mobilité, n’a pas été première. Si la mobilité est entrée dans le périmètre de l’apprentissage c’est parce qu’elle ne va pas forcément de soi, parce qu’elle n’est pas simplement dans la nature de l’homme et qu’elle offre des résistances qu’il faut surmonter. Ni la prise en compte sociale des demandes initiales de mobilité ni l’enseignement de la conduite ni la mise à disposition de boîtes à outils spécifiques n’ont su réduire les problèmes de fond de la mobilité des personnes en difficulté. Les travailleurs sociaux devenus enseignants de la conduite et les enseignants de la conduite qui ont su intégrer des méthodes issues de l’accompagnement social, dans le cadre d’écoles de conduite sociales et associatives, ont parfois su trouver le moyen de faciliter les déplacements. Leur action sur la et surtout les mobilités reste limitée parce que la mobilité est avant tout plurielle, dans ses acceptions et ses acceptations, ses motifs d’adhésion et de résistance.

L’apprentissage de la mobilité reste donc très largement à penser et à étendre à toutes ses dimensions, au-delà de la réduction au déplacement, à l’usage de l’automobile et à l’acquisition des techniques de conduite, au-delà même des publics en difficulté sociale. L’imprécision de la définition initiale de la mobilité ne permet en premier lieu pas de construire une représentation opérationnelle de ce qu’elle implique en termes de connaissances, d’habiletés ou plus largement de compétences. Alors que pour apprendre, il doit y avoir matière à apprendre quelque chose à quelqu’un, la mobilité telle qu’elle se présente ne fait dans ce sens ni matière ni discipline.

Apprendre la mobilité demande donc de mieux la définir, de savoir la relier à la diversité de ses usages et pratiques mais aussi à l’hétérogénéité des publics visés pour identifier des objets d’apprentissage permettant une entrée en matière. Ces objets peuvent se réduire à un usage limité : la conduite d’un véhicule automobile, d’un vélo, l’utilisation des transports en commun, la marche… Mais l’accès à la mobilité en tant que telle supposera malgré tout un travail de fond visant une forme de généralisation et de transfert vers d’autres solutions, une mise en marche dépassant la seule maîtrise de l’objet initial.

Apprendre la mobilité demande en second lieu de définir une vision de l’apprentissage propice au développement de compétences et d’attitudes favorables à son appropriation et à sa pérennisation. La mobilité n’est pas simplement tributaire de savoirs et de savoir-faire. Elle est en lien avec l’apprendre mais aussi avec le développement personnel, tout en s’articulant à un environnement en perpétuelle mutation. Pour ces raisons, une vision constructiviste et socio-constructiviste de l’apprentissage semble s’imposer, au-delà des objectifs limités à la modification du comportement observable, avec une inscription dans un véritable processus d’éducation.

Cet apprentissage, dont les grandes lignes sont ainsi définies, reste néanmoins à structurer pour le rendre accessible à ceux qui le sollicitent. Il s’agit pour cela de désigner et de former des intervenants, des passeurs capables d’accompagner, de remédier et de rassurer les immobilisés ou les immobiles pour les engager dans une démarche et un projet. Des intervenants qui sauront prendre en compte les « les presque rien » et les « je ne sais quoi » qui entraveront invariablement les processus d’apprentissage. Ces « presque rien » qui sont constitutifs de la personne et/ou des personnes qui seront dans le groupe d’apprentissage, des relations entre elles, des contextes personnels, de leurs environnements et de leurs parcours de vie. Ces « je ne sais quoi » qu’il faudra débusquer alors qu’ils échappent à l’accompagnateur et souvent au bénéficiaire lui-même. Ces intervenants auront très souvent besoin d’avoir la « fibre sociale » mais devront également être pédagogues et psychologues, sachant maîtriser les outils numériques et les formes diverses et variées de la mobilité, sachant devenir moins utilisateurs que créateurs d’outils, de méthodes et de moyens. Ils devront nécessairement intégrer le fait que la mobilité résulte moins d’une trajectoire d’apprentissage que d’un cheminement, avec ses détours, ses chemins de traverse, ses impasses et ses raccourcis, son « marche après marche » et ses petits pas.

La mobilité gagnerait à se construire en plaçant a priori l’homme au centre des préoccupations des inventeurs de ses nouvelles formes plutôt qu’au centre d’un apprentissage qui vise a posteriori l’adaptation d’un usager à ce qu’il n’aura, en tant que personne, parfois ni voulu ni désiré.

Parce que la mobilité ne va pas de soi, qu’il faut la rapprocher du terrain et de ceux qui y vivent, il serait enfin essentiel de passer d’un droit souvent illusoire à la mobilité, sous ses formes diverses et variées (permis de conduire, transports, numérique…), au droit fondamental à un accompagnement mobilité.

Construire cette mobilité accessible est un défi social et sociétal intégrant l’apprentissage et le développement, pour un environnement habitable et accessible, dans un cadre inclusif et autour d’un véritable continuum éducatif de mobilité citoyenne.

 

*Docteur en Sciences de l'Education, chercheur associé au LISEC Lorraine entre 2006 et 2014, Gérard Hernja est actuellement intervenant DIU Conseiller Mobilité Insertion, coordinateur formation et recherche pédagogique à l'ECF. Il a pu travailler sur ces questions de mobilité, notamment en lien avec les écoles de conduite sociales et associatives. Il a également participé à deux colloques, notamment avec Ville en mouvement, sur la problématique de l'apprentissage de la mobilité. 
Pour le contacter : gerard.hernja@ecf-services.fr

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