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Editorial du dossier

Damien Desjonqueres, co-fondateur du Laboratoire de la Mobilité Inclusive

 

« PAS DE MObILITé DURAbLE SANS MObILITé INCLUSIvE »

Les résultats des diverses élections ayant émaillé l’année 2017 (présidentielles, législatives, sénatoriales) auront mis en avant, de manière spectaculaire, une fracture croissante entre les villes centres, les métropoles et les périphéries urbaines ou rurales. Cette France à deux vitesses met en lumière l’importance de la question de l’accès à la mobilité quotidienne comme condition de l’insertion sociale et professionnelle. Un Français sur cinq[1] est aujourd’hui en difficulté de mobilité et menacé de ce fait d’exclusion.
Chez les populations les plus jeunes et socialement les plus fragiles – faible niveau de diplôme et faibles revenus –, ce constat est encore plus prégnant : une personne en insertion sur deux a déjà refusé un emploi ou une formation pour des problèmes de mobilité, 28 % ont même abandonné un emploi ou une formation en cours. Quatre employeurs sur dix ont rencontré des difficultés à pourvoir un poste et six sur dix ont déjà vu un candidat refuser une embauche pour des raisons de mobilité[2].
Comment en est-on arrivé là ? C’est un cercle vicieux : les personnes en difficultés sociales et professionnelles ont des choix de mobilité plus réduits et inversement les difficultés de mobilités (financières cognitives, sociales…) pèsent lourdement sur l’insertion dans la société.

La moitié de ces personnes ne possèdent pas le permis de conduire, deux-tiers ne détiennent aucun véhicule. Ces personnes recourent beaucoup à la marche, et quand elles le peuvent, aux transports en commun. 25 % ne disposent d’aucun moyen pour se déplacer.
Ces difficultés ne touchent pas que les jeunes. 18 % des personnes reconnues handicapées étaient au chômage en 2013, souvent parce que le permis de conduire leur est inaccessible[3]. En 2030, plus d’un Français sur quatre aura plus de 60 ans et près d’un sur dix plus de 75 ans[4]. La relative faiblesse de leurs revenus, l’augmentation des distances d’accès aux commerces et aux services, la fragilité des relations sociales et familiales ainsi que des équilibres physiologiques, cognitifs et psychologiques font des personnes âgées une population vulnérable en matière de mobilité. Aller au travail, faire ses courses, rechercher une formation, se rendre chez le médecin, profiter de ses loisirs : ces activités quotidiennes ne sont pas équitablement accessibles selon les individus. L’inégalité en matière de mobilité est aussi un fait territorial. Selon la densité de population des communes, les temps d’accès aux commerces, services de soins de première nécessité, établissements d’enseignement, ou encore services pour les personnes âgées ou les jeunes enfants, varient du simple au triple[5]. 2,5 millions de Français vivent dans des « déserts médicaux » [6]. Les ménages résidant en commune rurale parcourent une distance domicile-travail médiane double de celle observée dans les grandes unités urbaines hors Paris[7].

La présence de commerces et services essentiels est une condition nécessaire pour maintenir et améliorer la qualité de vie des habitants et faire émerger de nouvelles activités économiques sur les territoires. Dans une société construite sur le mouvement de tout et de tous, qui prône la mobilité « intelligente », la mobilité quotidienne est bien plus subie que choisie. Elle devient injonction, lorsque son exercice est obligatoire, quel qu’en soit le coût, pour se maintenir dans un emploi ; servitude, lorsque les distances augmentent le « budget-temps » que les actifs y consacrent ; assignation à résidence, lorsque les services et commerces deviennent inaccessibles. Le développement des capacités individuelles et des moyens nécessaires aux déplacements du quotidien est une aspiration légitime et une condition majeure pour l’insertion ou la réinsertion sociale ; tout comme la possibilité de bénéficier de services sans avoir à se déplacer.

Parce qu’être mobile n’est pas inné, nous pensons qu’il est nécessaire de développer un véritable apprentissage de la mobilité en France, et ce, dès l’entrée dans le système scolaire. A 5 ans comme à 85 ans, être autonome en matière de mobilité est le gage d’une meilleure insertion sociale et/ou professionnelle et d’une vie quotidienne digne. Parce que les plus fragiles en ont besoin et pour éviter un accroissement du non-recours, les aides à la mobilité – nombreuses mais trop complexes – doivent être simplifiées et coordonnées. Parce que l’innovation n’est pas réservée aux personnes urbaines et diplômées, les nouveaux  services à la mobilité et les outils numériques doivent être adaptés, et l’accompagnement à leur usage doit faire l’objet d’une  attention particulière. Enfin, travailler à une mobilité plus inclusive nécessite de faciliter la collaboration entre les acteurs des  politiques publiques de transport, d’aménagement, d’action sociale et de solidarité, aux échelles nationale et locale : une approche plus transversale de la gouvernance des questions de mobilité, qui ne laisse aucun territoire et aucune population au bord du chemin.

En septembre 2015[8], François Hollande, avait annoncé lors d’un déplacement en Haute-Saône, la création de cent plateformes de mobilité destinées à mutualiser et centraliser les diverses offres de déplacement terrestre. Très peu ont jusqu’ici été créées.
Outils de coopération et de coordination locales de l’ensemble des acteurs concernés – économie sociale et solidaire, privé, public -, les plateformes de mobilité recensent et contribuent à renforcer les solutions existantes dans un effort de maillage fin des territoires. Intégrant des services légers de mobilité en complémentarité avec l’écosystème de transport local, elles permettent d’accompagner dans leur parcours les personnes les plus fragiles.
Alors que le nouveau Président de la République a lancé en septembre 2017 les Assises de la Mobilité, les acteurs de la mobilité inclusive ont des solutions à proposer qui devront être prises en compte dans le cadre de la Loi d’orientation des Mobilités  promise pour 2018. Le Laboratoire de la Mobilité Inclusive entend y contribuer.

 

[1] Sondage ELABE décembre 2016 pour le Laboratoire de la mobilité inclusive auprès de 1003 personnes âgées de 18 ans et plus, représentatives de la population française
[2] Enquêtes Auxilia 2013 pour Laboratoire de la mobilité inclusive auprès de 699 personnes en insertion et 165 employeurs
[3] Observatoire des inégalités
[4] INSEE
[5] INSEE
[6] Conseil National de l’Ordre des Médecins
[7] INSEE
[8] Comité interministériel aux ruralités du 14 septembre 2015 à Vesoul

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