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Grand Témoin

Eric Sadin, Ecrivain et philosophe

Écrivain et philosophe, Éric SADIN est l’un des penseurs majeurs du numérique et de son impact sur nos vies et nos sociétés. Après la Vie algorithmique en 2015, il publie la Silicolonisation du monde – l’irrésistible expansion du libéralisme numérique. Une pensée décapante qui s’élève contre une vision du monde du tout numérique.

 

 

Entretien Francis Demoz

« LA VOITURE AUTONOME NE SE CONTENTERA PAS DE PILOTER LE VÉHICULE MAIS EGALEMENT UNE PART DE NOS VIES »

Dans votre dernier livre, La Silicolonisation du monde, vous écrivez qu’au-delà d’un modèle économique, c’est un modèle civilisationnel qui est en train de s’instaurer, fondé sur l’organisation algorithmique de la société. Pouvez-vous nous expliquer?

La Silicon Valley incarne l’insolente réussite industrielle de notre temps.
Elle regorge de groupes qui dominent l’industrie du numérique, les Apple, Google, Facebook, Uber, Netflix… et qui engrangent des chiffres d’affaires faisant rêver les entrepreneurs du monde entier. Toutes les régions du globe cherchent désormais à dupliquer son cœur actuel de métier, soit l’économie de la donnée et des plateformes.
Depuis peu, la Silicon Valley ne renvoie plus seulement à un territoire, elle a généré un esprit en passe de coloniser le monde, porté par de nombreux missionnaires: industriels, universités, think tanks…, et par une classe politique qui encourage l’édification de valleys sur les cinq continents, sous la forme « d’écosystèmes numériques » et « d’incubateurs de start-up ».
La silicolonisation, c’est la conviction que ce modèle représente l’horizon indépassable de notre temps et qui de surcroît incarnerait une forme lumineuse du capitalisme. Un capitalisme d’un nouveau genre, paré de « vertus égalitaires » car offrant à tous, du « startupper visionnaire », au « collaborateur créatif », ou à « l’auto- entrepreneur autonome », la possibilité de s’y raccorder et de s’y « épanouir ». Mais ce qui n’est pas vu, c’est qu’au- delà d’un modèle économique, c’est un modèle civilisationnel qui en train de s’instaurer à grande vitesse, fondé sur la marchandisation intégrale de la vie et l’organisation automatisée de secteurs toujours plus nombreux de la société.

Nous consacrons dans ce numéro un dossier au Big Data dans la mobilité, quels sont selon vous les enjeux majeurs auxquels nous sommes confrontés ?

Nous entrons dans une nouvelle étape de la numérisation progressive du monde, celle de la dissémination tous azimuts de capteurs. À terme, toutes les surfaces sont appelées à être connectées: corps, domiciles, véhicules, systèmes de transport, environnements urbains et professionnels. Cette architecture technologique va entraîner un témoignage intégral de nos comportements, permettant à l’économie du numérique de s’adosser à tous les instants de l’existence, de n’être exclu d’aucun domaine, et d’instaurer ce que je nomme une « industrie de la vie » cherchant à tirer profit du moindre de nos gestes. Le technolibéralisme entend dorénavant opérer une pression continue sur la décision humaine par la suggestion continuellement renouvelée des « meilleures » actions à prendre.
Cette pratique s’est instituée lors de l’avènement des applications, à partir de 2007, qui ne répondaient pas seulement à des fonctions informatives mais autant incitatives.
Dimension qui franchira un seuil lorsque les assistants numériques tels Siri d’Apple ou Google Now, à l’efficacité encore balbutiante, en viendront à nous prodiguer des conseils relativement à la quasi-totalité des séquences de nos quotidiens. Ce sera encore le cas avec la voiture autonome par exemple, qui ne se contentera pas de piloter le véhicule mais également une part de nos vies, en nous proposant de faire une pause dans tel restaurant ou tel hôtel supposés adaptés à notre « profil ».

Doit-on craindre que ce monde de données puisse alimenter une intelligence artificielle qui demain commanderait tout ?

La nature de la technique est en train de muter. Celle qui émerge actuellement ne consiste plus à répondre à de seules tâches fonctionnelles mais à assurer une mission organisationnelle. Il s’agit là d’une rupture majeure. C’est le rôle désormais dévolu à l’intelligence artificielle, celui de gérer « au mieux » les affaires humaines. L’intelligence artificielle est érigée comme une sorte de « surmoi » gratifié de l’intuition de vérité et appelé à guider en toutes circonstances nos vies vers la plus grande efficacité et le plus grand confort supposés. Beaucoup de choses ont été dites sur l’intelligence artificielle, notamment qu’elle allait à terme se « retourner » contre ses géniteurs. Vision grotesque et fantasmatique. Ce n’est pas la race humaine qui est en danger, mais bien la figure humaine, en tant que dotée de la faculté de jugement et de celle d’agir librement et en conscience. Car c’est notre pouvoir de décision qui va peu à peu être dessaisi, appelé à être substitué par des systèmes supposés omniscients et plus aptes à décider du « parfait » cours des choses dans le meilleur des mondes et qui de surcroît ne visent, pour la plupart, qu’à satisfaire de seuls intérêts privés.

La donnée est devenue le support des nouvelles mobilités et plus globalement de la smart city, vous portez d’ailleurs un regard assez sévère sur la smart city ? 

Le principe de la smart city se fonde sur l’open data, soit l’ouverture des données publiques dans l’objectif de les transformer en services monétisables, que ce soit dans les domaines du transport, des loisirs, de la santé, de la mise en relation entre les personnes. Car l’open data – sous couvert de favoriser une prétendue « transparence démocratique » par l’ouverture des données publiques – ne vise qu’à stimuler l’économie de la donnée et des plateformes, en autorisant leur utilisation pour le développement d’applications marchandes. C’est ce que la Loi pour une République numérique, votée en 2016, a institué, et ce sans contrepartie financière, ce qui, à mon sens, représente un scandale dans la République. La smart city, sous couvert de bonnes intentions déclarées, consiste à adosser l’expérience quotidienne de la ville à une multitude d’applications destinées à la maximiser, instaurant une marchandisation, à terme, de tous les gestes de nos quotidiens. C’est cela qu’il faut analyser et décrypter au-delà de tous les discours enjoliveurs. À mon sens, la plupart des collectivités locales témoignent de peu de capacité critique, se laissant séduire par des discours vantant les vertus d’une « ville intelligente » de toute part fluidifiée et sécurisée. IBM et Microsoft savent parfaitement développer ces stratégies marketing auprès des élus. On voit ici à quel point s’opère une forme de soumission aveugle du pouvoir politique à l’égard du monde numérico- industriel.

Quel serait alors, selon vous, le contre-modèle à développer ?

Les tenants de l’industrie du numérique se vantent d’incarner l’avenir et d’œuvrer au bien de l’humanité grâce aux « technologies de l’exponentiel » appelées à « cracker » toutes les structures de la société dans un joyeux feu d’artifice disruptif permanent. Dans les faits ils nous conduisent vers un « avenir régressif » défaisant en l’espace de moins d’une génération nombre d’acquis issus de luttes menées durant des siècles, à la seule fin d’assouvir leurs intérêts particuliers. C’est pourquoi, il me semble que nous devons, à toutes les échelles de la société, citoyens, syndicats, associations, défendre le bien commun et notre droit à déterminer librement du cours de nos destins. Nous vivons un moment critique. Car c’est maintenant et durant la troisième décennie du XXIe siècle, que se jouera, soit le développement irréfréné d’une industrie de la vie entendant nous soumettre intégralement à ses logiques, soit la sauvegarde des valeurs humanistes qui nous constituent. Pour ma part, j’estime que du degré de notre mobilisation, dépendra rien de moins que la nature, présente et future, de notre civilisation.

 

 

BIBLIOGRAPHIE
La silicolonisation du monde : L’irrésistible expansion du libéralisme numérique, L’échappée, coll. « Pour en finir avec », 2016
La vie algorithmique : Critique de la raison numérique, L’échap- pée, coll. « Pour en finir avec », février 2015
L’Humanité augmentée : L’administration numérique du monde, L’échappée, coll. « Pour en finir avec », 2013

 

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