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Grand Témoin

Georges Amar

«Détecter les paradigmes émergents»

Entretien Francis Demoz

Georges AMAR-sans droit

 

Prospectiviste, chercheur associé de la chaire d’innovation de l’Ecole des Mines ParisTech, expert en mobilité urbaine, Georges Amar a accepté de nous livrer sa vision de la mobilité de demain.

Comment définiriez-vous la mobilité intelligente ?

Nous sommes en train de changer de paradigme. Nous passons du transport, paradigme standard antérieur, à un paradigme nouveau émergent qui est celui de la mobilité. Le numérique est un facteur clé de cette transition. La notion de mobilité intelligente ne désigne pas seulement une amélioration, même très innovante, de la qualité du transport, mais un changement de paradigme : l’entrée dans une civilisation de la mobilité, directement liée à la révolution numérique –dite aussi « de l’intelligence »– qui affecte progressivement tous les secteurs de la vie contemporaine.

Dans ce paradigme nouveau de la mobilité, vous expliquez que la mutation de la notion de l’information joue un rôle primordial ?

Le transport et l’information ont toujours été très liés. Très tôt après l’invention du chemin de fer (ligne Stockton-Darlington, 1825), apparaît le guide horaire (Bradshaw Timetable, 1839). Dans le paradigme standard, l’information est une réponse à la question : À quelle heure passe mon train, mon bus (etc.), et à quel endroit ? C’est une « signalétique spatio-temporelle », un mode d’emploi. Dans le paradigme de la mobilité, l’information change profondément de signification. On peut noter trois types d’évolutions. La 1ère, l’information devient du software, comme on le voit dans le covoiturage par exemple. Elle est alors un élément constitutif de la mobilité (comme les roues ou le moteur !) – bien au-delà du statut de mode d’emploi. La 2ème, l’information ne consiste plus seulement à nous dire comment aller du point A au point B le plus vite possible, mais également à nous faire profiter d’opportunités en chemin (y compris faire un peu d’exercice), quitte à nous proposer des haltes ou même des détours ! La 3ème , l’évolution concerne l’information collaborative.
Nous sortons d’une conception dominée par la « Théorie de l’Information » de Claude Shannon (1948), fondée sur la structure logique « Emetteur, Récepteur, Canal, Message univoque ». Désormais (pensons à Twitter et au smartphone), « les récepteurs émettent » ! Les canaux et les messages se complexifient.

Vous êtes prospectiviste, comment s’adresse-t-on au futur ? Quelle est votre méthode ?

Ma conception de la prospective est bien loin de la prédiction ou de la prévision. Je m’intéresse assez peu aux scénarios, aux courbes qu’on extrapole, ou même aux dates. L’essentiel de la prospective n’est pas de prédire des faits ou de prévoir des évènements, mais de détecter les paradigmes émergents, les changements conceptuels profonds, de les percevoir et de les concevoir, de les nommer.

Pouvez-vous justement nous donner un exemple de concept émergent ? Quelles sont vos propositions prospectives ?

Un important concept émerge, rendu palpable par le développement de services comme Vélib, Autolib, BlaBlaCar et bien d’autres, est celui que j’ai nommé le TPI – pour Transport Public Individuel.
Il s’agit bien d’un être conceptuel nouveau, jusque-là non-identifié, au point de n’avoir même pas de nom ! Dans le paradigme standard nous avons deux catégories distinctes exclusives l’une de l’autre : TP et TI, le transport public (en général collectif) et le transport individuel (en général privé). Or, il est clair que leurs métissages constituent un des champs d’innovation les plus féconds aujourd’hui. Le TPI est un paradigme porteur d’avenir, et son déploiement implique une progressive obsolescence des paradigmes traditionnels. La pertinence du concept de TPI remet en cause celle des concepts séparés de transport public et de transport individuel.

Le transport collectif n’aurait donc plus d’avenir ? C’est ce que vous nous dites ?

Je dis que le transport collectif traditionnel n’est plus, en termes de développement, un concept pérenne, pas plus d’ailleurs que celui du transport individuel. Le champ pertinent est aujourd’hui celui des métissages inventifs et variés entre le collectif et l’individuel. Cela ne veut pas dire que le transport public n’ait plus de sens mais on ne peut plus en faire l’orientation dominante d’une politique de transport. D’autant plus qu’il est raisonnable d’envisager que l’automobile de demain (surtout devenue autonome) sera également un TPI ! Nous sortons du paradigme automobile dominant de la seconde moitié du 20ème siècle : le « PCV », ou plus exactement 1P1C1V, c’est-à-dire un Propriétaire, un Conducteur, un Véhicule. C’est ce paradigme-là qui va progressivement s’estomper ou devenir minoritaire (Exercice : remplacer les ‘1’ par des ‘n’, avec n ≥ 0).
Cette proposition prospective – autour du TPI – exprime le potentiel d’innovation du métissage des catégories individuel / collectif ou public / privé.

Pouvez-vous nous donner d’autres exemples de modèles émergents autour de ce concept de l’hybridation ?

En matière de modes de transport, l’exemple classique est l’hybridation du métro et du bus. Le croisement conceptuel de ces deux modes, réalisé de manière convaincante la première fois par la ville brésilienne de Curitiba, a donné naissance à un mode nouveau qui s’est répandu sur la planète : le « BRT » (en français BHNS pour Bus à Haut Niveau de Service). On peut également citer le Pédibus (Walking Bus en anglais), croisement particulièrement astucieux de la marche et de l’omnibus !
Mais l’horizon prospectif le plus prometteur est celui des hybridations du virtuel et du physique. L’univers des jeux vidéo en offre des exemples frappants, à l’exemple du jeu de tennis avec la console Wii de Nintendo. Vous jouez au tennis avec un écran de télévision et une télécommande. C’est du virtuel : il n’y a ni raquette, ni balle, ni terrain. Et pourtant vous jouez « vraiment » et en moins de dix minutes vous transpirez vraiment ! Une mobilité qui fait transpirer relève-t-elle du virtuel ou du physique ? On a affaire à un métissage intime, qui donne naissance à une catégorie tout à fait inédite de mouvement, à la fois ‘virtuelle’ et ‘physique’, pour laquelle nous ne disposons pas de vocabulaire adéquat (on parle parfois, à tort à mon avis, de « réalité augmentée »). Cet exemple suggère ce que pourraient être les formes de mobilité urbaine de demain. Des « wii-mobilités » à la fois virtuelles et réelles. Le secteur des objets est en avance sur celui des personnes : la déjà célèbre (et assez mal nommée) « Imprimante 3D » n’est-elle pas une telle hybridation ? Ou encore ces nouveaux concepts de transport de marchandises que l’on appelle « l’Internet physique » ?

Plus globalement, vous expliquez qu’en quittant le paradigme standard du transport, nous sommes passés à ce que vous appelez la vie mobile. Qu’est-ce que cela signifie ?

La mobilité n’est pas synonyme de transport : nous sommes désormais dans le monde de la vie mobile où toutes les activités de la vie peuvent s’effectuer « en mode mobile ». Dans le paradigme standard, les choses de la vie se font dans des lieux fixes et ad hoc, lieux fixés au triple plan géographique, fonctionnel et symbolique : on étudie à l’école, on achète dans un magasin, on travaille au bureau ou à l’usine, etc. Nous sommes en train de passer à un autre paradigme, celui de la vie mobile, dans lequel toutes nos activités peuvent se faire en chemin ou aux étapes du chemin (« tiers-lieux » en tous genres). Cela constitue une véritable révolution spatio-temporelle de la vie sociale.

Ce changement de paradigme de la mobilité entraîne-t-il également une mutation des valeurs ?

Dans le paradigme du transport, les indicateurs de valeur tournent autour de la vitesse et de la distance. Ils se mesurent en kilomètres, km/heure, km.voyageur. Les indicateurs économiques de la nouvelle mobilité seront différents : ils incluront aussi la bonne santé (physique et mentale) qu’elle peut procurer, ils se mesureront en termes de reliance, c’est-à-dire de création de liens, de contacts, d’activités, de sérendipité, d’opportunités. Tel est le paradigme social, économique et écologique, urbain et global qui est en train de se mettre en place.

 

Bibliographie :

« Homo mobilis – Une civilisation du mouvement » (FyP Editions, Collection Présence, Avril 2016)
« Ars Mobilis – Repenser la mobilité comme un art » (FyP Ed., 2014)
« Aimer le futur – La prospective, une poétique de l’inconnu » (FyP Ed., 2013)
« Mobilités urbaines -Eloge de la diversité et devoir d’invention » (Ed. de L’Aube, 2004)

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