Vous êtes abonné à la revue TEC ? Identifiez-vous pour accéder aux contenus qui vous sont réservés.
Point de vue

Jean-Marc ZULESI, député des Bouches-du-Rhône

Député des Bouches-du-Rhône, Jean-Marc Zulesi a été président des ateliers de l’innovation durant les Assises de la Mobilité et président du jury des prix French Mobility. Il nous livre son point de vue sur l’innovation dans la mobilité.

 

 

« FAIRE EN SORTE QUE CES INNOVATIONS NE S’ARRÊTENT PAS AU PÉRIPHÉRIQUE DES GRANDES VILLES »

Vous dites que la mobilité est une question capitale de société et que l’innovation en est une réponse centrale, qu’il faut innover par la technologie, dans l’usage et pour tous les territoires. Pouvez-vous nous expliquer ?

La mobilité est un facteur de lien social, un vecteur d’intégration et d’emploi. Aujourd’hui, en France, une personne sur quatre a déjà refusé un travail ou une formation faute de moyen de transport pour se déplacer. Nous avons déjà en France un système de transport bien développé au niveau national. Comme l’a souligné le rapport Duron il ne s’agit plus de lancer de grands projets d’infrastructures. En revanche les réseaux du quotidien ont été oubliés au profit de ces grands axes. Il est urgent de mettre l’accent sur une mobilité durable et du quotidien car elle est au cœur de nos vies. En France, 98 % des trajets journaliers sont des trajets de moins de 80 km ! C’est pourquoi la prochaine loi d’orientation des mobilités (LOM) mettra l’usager au centre des préoccupations.

L’objectif de la LOM sera de faciliter la mobilité de chacun, partout, sur tous les territoires. Il faut en finir avec les « zones blanches » de transports, et l’assignation à résidence de certains. Je pense en particulier aux personnes à mobilité réduite et aux personnes âgées, mais aussi à nos concitoyens qui résident dans les « zones peu denses ». L’innovation répond à ces enjeux en optimisant les réseaux existants et en réinventant les mobilités individuelles. La mobilité partagée ou la multi-modalité offrent ainsi des solutions de déplacement plus économes en ressources, plus adaptées aux spécificités de chaque territoire, et plus respectueuses de l’environnement.

Un des enjeux de la LOM sera de faire en sorte que ces innovations ne s’arrêtent pas au périphérique des grandes villes, mais bénéficient à l’ensemble des territoires. Par exemple, une solution telle que la navette autonome peut apporter une réponse concrète aux problèmes d’enclavement et aux zones blanches du transport. Cependant, j’insiste sur un point essentiel : l’innovation pour l’innovation ne mène à rien. Ce que je défends, et que je souhaite faciliter par la LOM, c’est l’innovation du quotidien, opérationnelle et accessible pour chaque usager.

Parmi vos propositions vous évoquez l’idée « d’une mobilité sans couture » sur le modèle du concept du MaaS avec au cœur la question des données, en quoi cette question est essentielle ?
La mobilité de demain sera multiforme, souple, à la demande. La multi-modalité va s’imposer dans tous nos déplacements quelle que soit leur échelle. L’objectif de la LOM est de faciliter son émergence en permettant l’articulation des différentes solutions de transport. L’idée de « mobilité sans couture » répond à cet objectif et fait écho au concept de MaaS : intégrer dans une même application l’ensemble des modes de transport disponibles, et ouvrir à chacun l’accès à la solution de transport la plus pertinente à l’échelle de son territoire, le tout avec un seul ticket.
La data est le carburant qui permettra au MaaS de fonctionner. Pour optimiser ses déplacements, l’usager doit pouvoir dis- poser d’itinéraires alternatifs combinant tous les modes de transport à disposition. Couplées aux nouvelles technologies de l’information et de la communication, les données en temps réel permettent une information dynamique sur l’état des réseaux: horaires, incidents, congestion, flux des passagers…
L’accès instantané à des données de bonne qualité est crucial aussi bien pour les usagers que pour les autorités publiques et les opérateurs. Je vois les données de transport comme une ressource d’intérêt général: leur exploitation facilitera l’élaboration de nouveaux schémas de mobilité plus cohérents et mieux adaptés aux besoins des citoyens.
Certains opérateurs ont déjà commencé à ouvrir leurs données mais il faut aller plus loin. La coopération entre les autorités et les acteurs du transport, en particulier les start-ups et PME innovantes, doit être améliorée. La LOM devra aussi clarifier les responsabilités et obligations de chacun dans l’ouverture et la gestion des données. L’ouverture des données de transport devra s’accompagner de garanties. Les données personnelles des usagers doivent être protégées, de même que les données commerciales et industrielles stratégiques de nos entre- prises. L’ouverture des données ne doit pas fragiliser nos champions nationaux au profit d’acteurs tels que les GAFAM. Enfin, je suis favorable à une approche gagnant-gagnant. Si nous demandons aux acteurs du transport d’ouvrir leurs données, il faut en échange encourager leur développement, soutenir leurs in- novations, et faciliter l’expérimentation. En 2006, le mathématicien Clive Humby déclarait que la data est le « nouveau pétrole ». Cette image est d’autant plus vraie dans l’écosystème de la mobilité où la qualité de la donnée impacte la qualité du service. Il est de notre responsabilité collective de protéger, et d’exploiter intelligemment la data. C’est l’un des principaux enjeux de la LOM.

Vous avez par ailleurs dressé une cartographie de l’innovation ? Quelle est son objectif et que raconte-t-elle ?
Cette cartographie, réalisée dans le cadre des ateliers de l’innovation, vise à identifier les innovations touchant à la mobilité du quotidien. Au-delà de pouvoir les situer sur une carte, l’objectif était de montrer que l’innovation existe partout en France et à toutes les échelles. Au total nous avons identifié plus de 300 projets dans toute la France. J’ai été particulièrement satisfait de voir que, même si les territoires de prédilection de l’innovation sont principalement urbains et périurbains, près d’un projet sur deux s’intéresse également aux zones péri-rurales et rurales, et un quart aux zones peu denses. Cela prouve que l’innovation existe partout, mais que nous devons accentuer nos efforts pour faciliter l’expérimentation en dehors des zones urbaines. Autre enseignement intéressant, si la plupart des projets portent sur une innovation purement technologique ou scientifique, près de 45 % des projets comportent une dimension sociale.

Enfin, on constate que l’innovation reste majoritairement portée par le secteur privé, représenté pour deux tiers par des start-ups. Moins d’un tiers des innovations cartographiées sont menées par, ou en collaboration avec les collectivités. Cela démontre qu’il faut renforcer la coopération entre territoires et entre- prises innovantes et favoriser les synergies. C’est la condition sine qua non pour développer des projets au plus près des citoyens.

La question de l’innovation pose aussi la question de son évaluation? Que faut-il faire selon vous en la matière?
Selon moi l’innovation doit être validée par l’usage car l’innovation pour l’innovation n’a pas de sens. La raison d’être de l’innovation est l’amélioration du quotidien et l’évolution des comportements vers des solutions plus efficaces, plus vertueuses. Pour cela elle doit être simple, concrète, et accessible. Par exemple le développement de véhicules électriques ou à hydrogène doit permettre à terme la disparition des véhicules thermiques plus polluants. Mais si l’on souhaite que l’usager s’approprie le véhicule propre nous devons en faciliter l’acquisition, et simplifier l’accès à des structures de recharge. Si l’usage doit valider l’innovation, le législateur doit quant à lui s’assurer que l’innovation est suffisamment protectrice pour l’usager et équitable pour tous.

On parle beaucoup de l’arrivée du véhicule autonome, c’est une question qui vous tient à cœur. Quelles sont selon vous les conditions de réussite?
Le véhicule autonome ne sera un succès que s’il est adapté à son territoire et à ses usagers. L’objectif final reste tout de même de remplir le véhicule.
Le débat sur le véhicule autonome se focalise aujourd’hui sur la « voiture autonome » mais à court terme cette solution ne sera accessible qu’à des élites. En revanche, je crois beaucoup dans la navette autonome en tant que solution de transport public. Il s’agit d’une option qui trouve tout son sens aussi bien sur les grands axes urbains que comme solution aux problématiques d’enclavement des territoires ruraux. C’est la solution pour la mobilité du dernier kilomètre. Cependant il n’y aura pas de véhicule autonome sans infrastructure intelligente et adaptée. L’autonomie des véhicules ne sera qu’à la mesure de la qualité de l’information échangée avec la route. C’est pourquoi j’insiste sur la nécessité de maintenir des niveaux d’investisse- ment suffisants pour accompagner les collectivités dans la modernisation de leurs réseaux.
Enfin, l’émergence des véhicules auto- nomes, intelligents et connectés pose là aussi la question de l’usage de leurs données. Un débat est nécessaire sur les enjeux de propriété et d’exploitation des données de déplacement, liées notamment aux véhicules individuels.

 

 

25,00€ – Ajouter au panier TVA Incluse de 0%

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies indispensables à son fonctionnement ou permettant d'établir des statistiques de visite anonymes. OK