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Grand Témoin

Michel LUSSAULT

Géographe, Professeur d’études urbaines à l’Université de Lyon et
Directeur de l’École urbaine de Lyon, Michel Lussault a notamment publié « Hyper-lieux : les nouvelles géographies de la mondialisation ( Seuil 2017).

Il nous livre sa vision de la mobilité.

« Se mouvoir permet souvent de contester un ordre établi, de combattre une injustice »

Comment le géographe que vous êtes définirait-il «la géographie » actuelle de la mobilité ?
Il me semble que le point essentiel est que cette géographie s’est considérablement complexifiée, à partir du moment où l’on est sorti d’une approche classique, celle de la géographie des transports. En effet, si la mobilité renvoie à l’ensemble des manifestions de l’importance prise par le mouvement dans la société, alors on conçoit aisément que cela place le géographe devant des manifestations spatiales d’une infinie variété : du mouvement du corps d’un individu dans l’espace au déplacement d’un porte-conteneur, en passant par toutes les mobilités envisageables des personnes, des objets et même des réalités non-humaines (les virus et les pathogènes ont des mobilités qui ne sont pas sans importantes pour les humains et qui ne sont pas sans liens avec les nôtres !), le spectre est d’une richesse inouïe. On doit donc être attentif aux phénomènes mobilitaires quels que soient leurs registres, leurs modalités, leurs modes d’expression, quelles que soient leurs échelles, leurs rythmes, leurs temporalités. Et on doit tenter d’observer et de penser la synchronisation (la relation d’ajustement temporel) et la synchorisation (la relation d’ajustement spatial) de toutes ces mobilités. En ce sens on peut bien saisir ce qu’affirmait les promoteurs des mobility studies : observer le social à partir du mouvement et de ses significations sociales et culturelles ce n’est pas ajouter un domaine de plus aux sciences de la société, mais c’est les subvertir et les bouleverser.

 

Dans votre ouvrage « Hyper-Lieux : Les nouvelles géographies de la mondialisation » vous nous inviter à regarder le monde autrement à penser différemment la « spatialité ». Pouvez-vous nous expliquer ce que signifie ce concept de l’hyper-lieux et ce qu’il recouvre ?

Les hyper-lieux sont pour moi les polarités du monde contemporain. Ce sont des attracteurs mobilitaires, vers qui convergent et d’où divergent les flux de la mondialité. Mon travail consiste non pas seulement à réaliser ce diagnostic assez facile, mais de pousser plus avant et de poser l’hypothèse que dans ces hyper-lieux l’individu réalise des expériences spatiales fortes qui lui permettent de saisir par la pratique et d’appréhender ce qu’il en est du monde contemporain. Ainsi, dans un aéroport, une gare, un Mall, une grande place publique, un parc d’attraction, vous vivez un moment de lieu qui vous en dit beaucoup sur ce qu’est le monde et sur la place que vous pouvez/voulez y occuper. La spatialité, c’est-à-dire la manière dont un individu « fait avec » l’environnement spatial d’expérience, constitue donc tout à la fois une expérience de soi, une experience de sa relation aux autres et aux choses et une expérience du monde. Alors que Marc Augé, (*) dans son fameux livre Non Lieux, voyait l’aéroport comme un espace d’aliénation anthropologique, je m’intéresse à ce qu’il apporte à l’individu de construction de lui-même et d’étalonnage de sa sociabilité dans, par et pour la spatialité. Je tente de démontrer cela à partir d’études de cas et de la mise en exergue de principes de l’hyper-localisation. Sans pouvoir rentrer dans les détails, je dirais que le caractère « hyper » de ces lieux mondiaux procède notamment de l’importance qu’y prennent les questions de mobilités et de connexion.

Dans les zones urbaines, les nouvelles mobilités invitent à repenser l’espace public et son partage. Quel est votre regard sur cette question ? Vous parlez de « justice spatiale » ?
Une des raisons de mon travail sur les hyper-lieux est que je cherche à montrer que dans ce type d’espace on saisit mieux qu’ailleurs la « mise en tension » entre les trois régimes de la spatialité : la station (ou ce que j’appelle l’ancrage, tout ce qui permet à un individu de chercher et trouver ses places), le mouvement (le champ des mobilités) et la connexion (le domaine des contacts topologiques). Habiter le monde, c’est toujours produire de l’énergie sociale à partir de cette mise en tension spatiale. Dans les hyper-lieux, cela se déroule dans un contexte où les inégalités sont fortes et très sensibles. Songez que dans un aéroport on aboutit même à une situation où les droits des individus sont clairement différenciés selon leur capacité monétaire : le riche peut et même doit s’acheter un statut « premium » qui lui confère des capacités spatiales différentes. On peut donc dire que les hyper-lieux sont des laboratoires en matière d’observation des injustices spatiales et de la manière dont le capitalisme contemporain non seulement les crée mais les consolide et les utilise à son profit. Ainsi, alors qu’une partie de la recherche s’est éloignée de ces hyper-lieux mobilitaires fonctionnels, je postule qu’ils constituent les matrices politiques du monde contemporain. Je pense ici retrouver les intuitions d’un Isaac Joseph qui s’intéressait aux gares car il y voyait une fenêtre d’observation idéale pour comprendre l’évolution des rapports sociaux et des catégories politiques.

 

Nous ne sommes pas égaux face à la mobilité, que l’on habite une ville une zone périurbaine, peu dense, ou rurale, l’inégalité territoriale est un fait. Comment, selon vous, peut-on y remédier ?
En raison même des principes de la mondialisation (que j’analyse comme une urbanisation généralisée de la terre), on pourrait dire que la mobilité est devenue un vecteur majeur de production et de maintien d’inégalités et d’injustice spatiale. Par injustice spatiale j’entends une situation qui porte préjudice à la spatialité d’un individu ou/et un groupe et à sa capacité à s’insérer dans la société et à y mener une vie digne. Cette question de la justice est une question éthique tout autant que politique. Elle doit nous pousser à nous interroger sur les critères partageables de cette vie spatiale digne. Aujourd’hui, des populations entières voient cette dignité spatiale leur être refusée : certaines sont assignées à résidence par les effets de la ségrégation, comme on le voit à travers le développement des quartiers taudifiés, des bidonvilles, des campements de fortune partout au monde. D’autres sont stigmatisées en raison même de leurs mobilités, comme on l’observe aujourd’hui dans le traitement par les Etats nationaux de la question migratoire. D’autres encore sont relégués dans des territoires marginaux, sans aucune considération pour ce qu’ils représentent et connaissent des difficultés d’accès à l’emploi, aux services, à la culture, à l’éducation. Bref, on pourrait dire que la mondialisation carbure à l’inégalité et que la mobilité tout à la fois contribue à et enregistre cette inégalisation constante. Mais il faut aussi rappeler que se mouvoir permet souvent de contester un ordre établi, de combattre une injustice. C’est la raison pour laquelle je plaide moi aussi pour la reconnaissance pleine et entière d’un droit à la mobilité, car cela peut permettre de ne pas laisser s’enkyster les situations injustes et insupportables, en même temps que je m’intéresse à définir ce que pourraient être les principes d’une urbanité accueillante, au sens d’une ville hospitalière aux mouvements.

 

Face aux nouveaux moyens de se déplacer, je pense, notamment aux véhicules autonomes annoncés, allons-nous découvrir un nouvel « espace-temps » de la mobilité ? Quels sont selon vous les principaux enjeux à venir ?

Très vaste question ! Je pense qu’un des enjeux majeurs est de repenser la tension entre la station, les mouvements et la connexion et de redonner de la possibilité de lenteur, de transition douce entre les états. L’injonction à toujours être en mouvements et connectés peut et doit être amendée, estompée et enrichie par un nouveau souci des espaces et des spatialités de proximité. Nous avons été nourris ces dernières décennies aux exigences de rapidité, de juste à temps, nous avons recherchés des fonctionnalités de plus en plus puissantes. On doit certes en garder des acquis, mais il est peut-être temps d’inventer une nouvelle écologie de l’attention aux espaces de vie, dans laquelle le mouvement, repensé et recentré sur ce qui le rend vraiment indispensable va de pair avec la nécessité de « prendre soin » de la société et de l’environnement, attitude indispensable si nous voulons affronter les enjeux qui sont ceux de notre adaptation au changement global.

(*) Non-lieux Introduction à une anthropologie de la surmodernité. Marg Augé ( Seuil 1992)

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