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Péage positif : comment développer ce concept ?

Le principe du péage positif[1] est simple : il vise à optimiser les déplacements des automobilistes en les récompensant s’ils n’utilisent pas leur voiture pendant les heures de pointe, sur une zone géographique déterminée, habituellement congestionnée. C’est aux Pays-Bas qu’est né ce programme innovant. De nombreuses villes françaises montrent un intérêt croissant pour cette solution, mais le passage de l’expérimentation à un programme de plus grande envergure semble difficile.

Article écrit par Célia DARRISSE, Chargée de développement commercial et Héline MIKIELSKI, Cheffe de projet – Egis

Que les raisons soient d’ori­gine financière, matérielle ou psychologique, adopter un comportement respon­sable et écologique n’est pas chose aisée. Il est alors intéressant de se tourner vers des techniques moins traditionnelles, capables d’insuffler une modification durable des comportements. Parmi ces nouvelles méthodes, le « nudge » est tout à fait intéressant.

CONNAISSEZ-VOUS LE « NUDGE » ?

Il s’agit de motiver un individu à faire des choix d’intérêt général en lui laissant le choix. Dans un contexte de développement durable, il est mention de nudges verts. Un nudge vert va amener un individu à comparer son com­portement à ceux des autres et ainsi le mettre face à son inertie au changement. Ceci va l’in­citer à modifier son mode de vie en douceur. Utilisé en parallèle des techniques tradition­nelles, le nudge vert peut avoir de très bons résultats, en étant à la fois flexible, opération­nel et accepté par le grand public.

Lorsqu’il s’agit de changement de comporte­ment, un coup de pouce est important. En ef­fet, un individu peut très bien être conscient des moyens d’action, cependant, le passage à l’acte sur le long terme se révèle complexe. Par exemple, 93 % de la population française se dit préoccupée par le changement clima­tique, hors seul un tiers prend les transports en commun. Entre la volonté et l’action, il y a un gouffre. On peut néanmoins favoriser le passage de l’un à l’autre. Pour changer, il faut réussir à gérer le coût financier ou tem­porel qui accompagne très souvent un chan­gement. Le coup de pouce du nudge vert va faciliter cette dynamique et faire comprendre à l’individu que finalement, faire le choix de changer est positif pour lui et pour la com­munauté. De plus, sachant qu’il est prouvé que, psychologiquement, un individu se sent redevable quand il reçoit gracieusement quelque chose, la récompense est fondamen­tale dans la technique du nudge vert. C’est l’impulsion qui va entrainer la modification du comportement à plus long terme si les va­leurs de l’individu sont respectées.

PÉAGE POSITIF : LE FONCTIONNEMENT

En s’appuyant sur le nudge, le péage posi­tif est un programme qui vise à réduire la congestion en récompensant les gestes ver­tueux des automobilistes.

L’analyse des facteurs générateurs de la congestion met en lumière des modèles organisationnels et sociétaux ainsi que des schémas comportementaux individuels très enracinés : départs au travail synchrones, au­tosolisme, faible part des transports publics… Un péage positif va questionner ces habitu­des de mobilité et les modifier en douceur de manière positive et ludique.

En effet, à l’inverse du péage urbain qui sanctionne le conducteur, le péage positif stimule la responsabilité individuelle et ré­compense les gestes vertueux tels que : dé­calage de l’horaire de départ, report modal, télétravail… L’automobiliste, qui s’est inscrit sur la base de volontariat, est récompensé (3 € par trajet évité en moyenne) s’il prouve qu’il a trouvé une alternative pour se dépla­cer. Un dispositif technique (boîtier connecté au véhicule, smartphone, caméras LAPI2…) permet de garantir les performances de chaque participant.

C’est aux Pays-Bas qu’est née cette approche en 2008. Les programmes sont générale­ment ponctuels et bornés dans le temps : dès lors qu’un participant réorganise ses habi­tudes de mobilité et y gagne en qualité de vie, il n’y a plus lieu de le récompenser pour qu’il les conserve3 naturellement. Il s’agit de donner un « coup de pouce initiateur » pour enclencher les changements de comporte­ment. Aux Pays-Bas, à la fin du programme, qui dure en général un an, le nombre de tra­jets aux heures de pointe a été réduit de 8 % en moyenne sur les axes routiers qui étaient ciblés par le projet.

Le péage positif est donc une action de ré­duction de l’empreinte carbone pragmatique, pédagogique et ayant porté ses fruits chez nos voisins hollandais.

OÙ EN EST-ON EN FRANCE ?

La congestion freine le développement éco­nomique des territoires. En France, le coût des embouteillages était de 17 milliards d’euros en 2013 et est estimé à 22 milliards en 20304.

Des expérimentations de petites échelles ont déjà été réalisées sur le territoire français (Lille et Boulogne-Billancourt) et ont donné des résultats encourageants. Il est clair que le public français est lui aussi tout autant ré­ceptif que nos voisins hollandais à changer son comportement si on le motive un peu au départ.

Le point de blocage ne se situe donc pas ici mais sur le passage à grande échelle.

Comme c’est le cas en France, le passage de l’expérimentation à un déploiement de grande échelle est compliqué. La marche est « très », voire « trop » haute. En effet : de nombreuses aides et opportunités sont pro­posées pour réaliser des expérimentations de petite échelle. Mais une fois réalisées, il n’y a plus grand monde pour financer les projets un cran plus loin, et les régions ou les métropoles n’ont pas toujours les bud­gets pour supporter de tels projets.

UNE HISTOIRE DE PHILOSOPHIE ?

La France semble plus accoutumée aux sanc­tions qu’aux récompenses pour réduire les désagréments urbains. L’idée de récompen­ser plutôt que sanctionner (la « carotte » plu­tôt que « le bâton »), bien que pragmatique et efficace, pose un problème philosophique sur le territoire français. « Comment ? Utiliser de l’argent public pour influencer les compor­tements des citoyens ? ! ». Bien que de plus en plus accepté ces dernières années, un gros ef­fort de pédagogie doit encore être réalisé pour faire évoluer les mentalités.

UNE HISTOIRE DE LÉGISLATION ?

A Rotterdam, les participants sont sé­lectionnés grâce à des caméras LAPI qui scannent les plaques d’immatriculation des automobilistes présents dans les bouchons aux heures de pointe. Cela permet d’évaluer la population qui est confrontée régulière­ment à ces bouchons et est donc suscep­tible d’être intéressée par le programme. Pour des raisons de protection des données et de la vie privée, de telles méthodes ne sont pour l’instant pas autorisées en France. Or, afin d’assurer un nombre suffisant de participants, le recours aux caméras LAPI est indispensable. Nos voisins hollandais ont par exemple eu recours à une déro­gation particulière pour ces programmes d’utilité publics, ponctuels, réduisant la congestion et donc la pollution de l‘air. Nous devons envisager le même type de démarche auprès de la CNIL pour rendre ces projets efficaces.

UNE HISTOIRE DE PORTAGE POLITIQUE ET DE FINANCEMENT PUBLIC ?

C’est parce que la congestion est un souci d’intérêt général que la ville néerlandaise a décidé de s’emparer du sujet. En effet, lors­qu’il s’agit de questions environnementales et de santé, ne serait-ce que symbolique­ment, une entité publique semble être le porteur de projet le plus logique.

En France, la mise en place d’un péage posi­tif nécessite le même portage politique afin d’assurer la qualité et la pérennité d’un tel programme. En plus de la volonté politique, le financement public est un critère majeur pour le déploiement d’un projet de péage positif. Si cette solution représente un cer­tain coût, il est tout de même bien inférieur à celui que représenterait la construction de nouvelles infrastructures. De plus, la fluidifi­cation du trafic permettra de réduire les coûts liés à la congestion, certes moins palpables et plus diffus, mais bel et bien réels.

Plusieurs villes en France mènent actuelle­ment des études ou réflexions sur ce sujet, et il est fort possible que 2018 voie certaines mé­tropoles franchir le pas et devenir le deuxième pays en Europe après les Pays-Bas, pionnier hors pair dans les solutions de mobilité.

 

1 • Le projet péage positif aux Pays Bas a été mené par la ville de Rotterdam en partenariat avec une société privée BNV Mobility, filiale d’Egis

2 • LAPI : Lecture Automatique de Plaques d’Immatriculation

3 • Les programmes sont, en moyenne d’une durée d’un an et 85 % des partici­pants conservent leurs nouvelles bonnes habitudes de mobilité après arrêt du programme et donc de la récompense. Source : Meta Evaluatie Spitsmijdenpro­jecten eindrapport.

4 • Etude INRIX du 14 octobre 2014

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